Le Mage du Kremlin | Giuliano Da Empoli
- Date de publication: 2022
- Editeur: Gallimard
- Auteur: Giuliano Da Empoli
On l’appelait le « mage du Kremlin ». Pendant 15 ans, Vadim Baranov (de son vrai nom : Vladislav Sourkov) fut l’éminence grise et le conseiller de Vladimir Poutine alias « Le Tsar ».
Avant, il fut metteur en scène puis producteur d’émissions de télé-réalité. Et après sa démission du poste de conseiller politique, les légendes sur son compte se multiplient, sans que nul puisse démêler le faux du vrai. Jusqu’à ce que, une nuit, il confie son histoire au narrateur de ce livre.
Vadim Baranov raconte sa jeunesse, sa vie dans les années 1990 en Russie pendant la Perestroïka, puis son apport à l’ascension politique du « Tsar » à partir de 1999 et son expérience du pouvoir.
Ce récit nous plonge donc au cœur du pouvoir russe, où courtisans opposants et oligarques se livrent une guerre de tous les instants. Et où Vadim, devenu le principal spin doctor du régime, transforme un pays en un théâtre politique.
De la guerre en Tchétchénie à la crise ukrainienne, en passant par les Jeux olympiques de Sotchi, ou la chute des oligarches, Le mage du Kremlin est le grand roman de la Russie contemporaine qui décrit au plus près la paranoïa, la mégalomanie et la solitude de ce nouveau Tsar qui n’a eu qu’un objectif : restaurer la puissance de la Grande Russie.
Vladislav Sourkov qui a inspiré le roman n’est pas un inconnu sur la scène internationale. Cet idéologue ayant conceptualisé les notions de « verticale du pouvoir » et de « démocratie souveraine » a occupé plusieurs fonctions dans l’administration présidentielle russe depuis le début des années 2000.
Autres personnages rééls que l’on rencontre:
- Boris Berezovsky, l’oligarche qui propulse Poutine premier ministre puis est contraint à l’exil
- Mikhaïl Khodorkovski, l’oligarche et patron de Ioukos qui se fait arrêter et voit son empire se faire démenteler
- Igor Setchine implacable collaborateur et fidèle de Poutine
- Garry Kasparov, le joueur d’échec et opposant
- Édouard Limonov l’écrivain et idéologue
- Bill Clinton le président américain qui demande des nouvelles de Boris Elstine comme un ami alors qu’il l’a humilié en mondovision
- Angela Markel qui se fait déstabiliser par un chien lors d’un entretien bilatéral avec Poutine
Extraits
« La force de la terreur qu’instaurait Ksenia venait de son côté imprévisible. Comme les plus grands dictateurs de l’histoire, Ksenia savait d’instinct que rien n’inspire un plus grand effroi parmi les sujets qu’un punition aléatoire. La punition qui peut frapper à l’improviste, sans aucun motif apparent, est la seule capable de les tenir dans un état d’alerte constant. » p.61
« L’oeil humain est fait pour survivre dans la forêt. C’est pour cette raison qu’il est sensible au mouvement. N’importe quelle chose qui bouge, même à la périphérie. N’importe chose qui bouge, même à la périphérie la plus extrême de notre regard, l’oeil la capte et transport l’information au cerveau. En revanche tu sais ce que l’on ne voit pas? […] Ce qui reste immobile » p.111
« À chaque époque, les exécutions publiques ont été un divertissement apprécié. La première fois que la guillotine a été introduite, les chroniques de la Révolution francçaise racontent que les Parisiens se plaignaient de ne pas bien voir et criaient “rendez-nous nos fourches”. Puis lorsqu’ils se sont rendu compte combien elle était efficace et quel supplément de terreur elle suscitait chez les condamnées, ils ont commencé à prendre goût à cette nouvelle technologie. Disons-le franchement : il n’y a pas de dictateur plus sanguinaire que le peuple ; seule la main sévère mais juste du chef peut en tempérer la fureur. » p.154
« Cette idée que les hommes publics doivent mener une vie de pauvres types est profondément immorale. L’Etat doit tenir son rang. Ses serviteurs ne peuvent pas être des nuls qui n’ont pas réussi dans le privé : des gens qui se présentent partout la main tendue pour demander la charité. Notre chef-d’oeuvre a été la construction d’une nouvelle élite qui concentre le maximum de pouvoir et le maximum de richesse. Des hommes forts, capables de s’asseoir à n’importe quelle table sans le complexe de vos politiciens loqueteux et de vos businessmen impuissants. Des personnages complets, capables d’utiliser toute la gamme des instruments qui servent à produire un impact sur la réalité : le pouvoir, l’argent, même la violence, quand cela est indispensable. Vos pseudo-dirigeants ne sont pas équipés pour faire face à une élite de ce genre, qui semble venir directement d’un autre âge, du temps glorieux des patriciens de la Rome antiques, celui des fondateurs des empires de tous les temps. » p.166
« Comment tu fais quand tu veux casser un fil de fer? D’abord tu le tords dans un sens, puis dans l’autre. C’est ce que nous ferons, Evgueni. Au fur et à mesure que vous construirez votre réseau, vous vous rendrez compte qu’il y’a des thèmes auxquels les gens tiennent plus que tout. Je ne sais pas lesquels. Ce sont les clics qui te le diront, Evgueni. Peut-être qu’il y’a quelqu’un qui est contre les vaccins, un autre contre les chasseurs ou les écologistes ou les Noirs, ou les Blancs. Peu importe. L’essentiel est que chacun ait quelque chose qui lui tienne coeur et quelqu’un qui le fasse enrager. Nous devons convertir personne, Evgueni, juste découvrir ce en qui ils croient et les convaincre encore plus, tu comprends? Donner des nouvelles, de vrais ou de faux arguments, cela n’a pas d’importance. Les faire enrager. Tous. Toujours plus. Les défenseurs des animaux d’un côté et les chasseurs de l’autre. Ceux du Black Power d’un côté et les suprémacistes blancs de l’autre. Les activistes gays et les néonazis. Nous n’avons pas de préférence, Evgueni. Notre seule ligne, c’est le fil de fer. Nous le tordons d’un côté et nous le tordons de l’autre. Jusqu’a ce qu’il se casse. » p.220
« Tu ne comprends pas? L’ultime geste du grand artiste est le révélation de la contradiction! Que nous poussions nos sympathisans et les groupes anti-américains, ils s’y attendent, n’est-ce pas? Mais que feront-ils quand ils se rendront compte que nous poussons également leurs adversaires? Les patriotes du second amendement qui veulent porter leur fusil automatiquemême aux chiottes. Les végans qui boiraient la ciguë plutôt qu’un verre de lait. Les jeunes qui veulent sauver le monde de la catastrophe écologique. Moi, je te le dis. Ils deviendront fous, ils n’y comprendront plus rien. Ils ne sauront plus qui ni quoi croire! La seule chose qu’ils comprendront est que nous sommes rentrés dans leur cerveau et que nous jouons avec leur circuits neuronaux comme si c’était une de tes machines à sous. » p.221
« La première règle du pouvoir est de persévérer dans les erreurs, de ne pas montrer la plus petite fissure dans le mur de l’autorité. Mobutu le savait parce qu’il venait d’une terre où le chef était tué s’il chutait simplement de cheval. Et il était étranglé s’il tombait malade. Le chef se doit d’être fort s’il veut être en mesure de protéger sa tribu. Au moment où il fait montre de faiblesse il est abattu et remplacé par un autre. » p.225
« Tu vois, Vadia, les conspirationnistes se croient très malins, mais ce sont de gros naïfs. Ils aimeraient que tout ait un sens caché et sous-évaluent systématiquement le pouvoir de la bêtise, de la distraction, du hasard. Cela dit, tant mieux : c’est le contraire de ce qu’ils voudraient, mais les conspirationnistes nous renforcent. Si au lieu de voir le pouvoir pour ce qu’il est, avec ses faiblesses humaines, on lui confère l’aura d’une entité omnisciente, capable d’ourdir je ne sais quelle trame, on lui fait le plus grand compliment possible, tu ne trouves pas? On le fait croire encore plus grand qu’il n’est. » p.230
« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur » p.230
« Le KGB avait projeté, dans les années cinquante, un système pour ficher toutes les relations de chaque citoyen soviétique. La vertushka de mon père en était le symbole. Mais Facebook est allé beaucoup plus loin. Les Californiens ont dépassé tous les rêves de vieux bureaucrates soviétiques. » p.271
« Les nazis disaient que l’unique personne qui fût encore un individu privé en Allemagne était celle qui dormait, mais les Californiens les ont dépassés eux aussi. Les flux physiologiques des personnages, y compris leur sommeil, ne posssèdent plus de secrets pour eux. Ils ont été convertis en chiffres ; jusqu’à aujourd’hui pour générer du profit, à partir de demain pour exercer le contrôle le plus implacable que l’homme ait jamais connu. » p.272
« Il est étrange de constater combien notre cerveau fait d’efforts parfois pour nous cacher la vérité »
« Seule une bande de Californiens défoncés au LSD pouvait être assez débile pour imaginer qu’un instrument inventé par des militaires se transformerait en outil d’émancipation. Et ils ont été nombreux à le croire. »