• Date de publication: 1941
  • Auteur: Stefan Zweig
  • Lu en avril 2020 (pendant le premier confinement)
  • Relecture en mars 2023

Montaigne de Stefan Zweig aux éditions Puf, collection Quadrige

En 1941, alors qu’en Europe la guerre et les nationalismes font des ravages, Stefan Zweig, exilé au Brésil, trouve en Montaigne un « ami indispensable », dont les préceptes de tempérance et de modération lui paraissent plus que jamais nécessaires. Selon Zweig, « pour que nous puissions appréhender l’art et la sagesse de vivre de Montaigne […] il fallait que survienne une situation similaire à celle qu’il avait connue. »

De son propre aveu, Zweig n’était pas à même d’apprécier pleinement le génie de Montaigne lorsqu’il le découvrit à vingt ans. C’est en les relisant à travers le prisme de l’expérience qu’il mesure véritablement tous les enjeux des Essais. Laissant parler son admiration pour l’auteur, il en dresse une biographie émue et passionnante, dans laquelle il livre, en creux, son propre portrait à la veille de sa mort.

En 1588, Montaigne écrit: “En cette confusion où nous sommes depuis trente ans, tout homme français, soit en particulier, soit en général, se voit à chaque heure sur le point de l’entier renversement de sa fortune” ce qui fait écho à la situation de l’auteur.

Montaigne rajoute qu’il faut chercher une autre certitude en dehors du monde, à l’écart de sa patrie, qu’il faut refuser de plonger au milieu des possédés et créer sa propre patrie, son propre monde, au-delà du temps, ce que fait l’auteur en fuyant au Brésil.

Montaigne aurait souri à la pensée de vouloir transposer sur d’autres hommes, et plus encore sur les masses, quelque chose d’aussi personnel que la liberté intérieur.

La famille de Montaigne a fit fortune dans le courtage de bateau. Son père a été soldat et a accompagné François Ier lors de la campagne d’Italie. Anobli après la campagne d’Italie, il fut ensuite nommé maire de Bordeaux.

Un noble recèle une volonté inconsciente de conservation et de perpétuation, de génération en génération. C’est pour parfaire son éducation que Montaigne est confié à de pauvres bûcherons d’un miniscule hameau qui appartient à la Seigneurie de Montaigne. Dès le début, l’ambiteux père a décidé que son fils ne serait pas un gentilhomme oisif qui gaspille sont temps inutilement aux dès, au vin et à la chasse, et qu’il ne serait pas non plus simple marchand âpre au gain. À 4 ans, le père fait venir à grand frais un savant allemand, délibérement choisi parce qu’il ne savait pas un mot de français, et deux assistants non moins savants, à qui interdiction expresses est faite de parler à l’enfant dans une autre langue que le latin.

Michel de Montaigne est aussi chaque jour réveillé en musique, dans son petit lit d’enfant par des joueurs de flûte et des virtuoses de l’archet.

Quand il devient adulte, il décide de s’installer dans une pièce ronde, une sorte de débarras. Il choisit d’en faire un lieu de méditation. Personne ne doit troubler sa solitude pour qu’il puisse travailler et lire tranquillement.

La pièce est assez grande pour qu’il puisse y aller de long en large, et Montaigne dit ne pouvoir bien penser que lorsque son corps est en mouvement. Il y fait installer sa bibliothèque et fait peindre 54 maximes latines sur les murs.

Ce repli sur soi est comme un départ. C’est dans sa tour que Montaigne devient Montaigne et que les pensées traversent son esprit; il les note librement.

Il ne veut plus voir le monde, il veut réfléchir dans son cabinet, comme dans une camera obscura.

Impressions

C’est le portrait d’un homme qui préfère la réflexion intellectuelle au lieu de prendre partie. Un comportement que Zweig affectionnne, ceux des gens qui ne prennent jamais parti dans des périodes agitées comme il l’a lui même fait. Ce livre nous en apprend autant sur Montaigne que sur Zweig.

Extraits

« Quel sens pouvait avoir son appel doux et pressant à la tempérance, à la tolérance, pour une jeunesse fougueuse qui refuse qu’on lui ôte ses illusions, qui ne veut pas qu’on la calme, qui, sans en être même consciente, n’aspire qu’à être exaltée dans son élan vital ? C’est le propre de la jeunesse que de ne pas souhaiter recevoir des conseils de douceur, de scepticisme » p.15

« Et, de même que, à notre époque ce sont les nouvelles conquêtes, les miracles de la technique qui deviennent les facteurs les facteurs les plus terrifiants de la desctruction, les éléments de la Renaissance et de l’humanisme qui semblaient apporter le salut devinrent poison mortel. La Réforme qui devait donner à l’Europe un nouvel esprit chrétien, provoque la barbarie sans exemple des guerres de religion, l’imprimerie ne diffuse pas la culture, mais le Furor Theologicus, au lieu de l’humanisme c’est l’intolérence qui triomphe. » p.19

« Sa nature fait de lui le médiateur né entre les partis, et sa véritable action dans sa vie publique a toujours consisté à négocier de secrètes conciliations. Mais ce temps-là est à présent révolu. Il faut faire un choix. Le France doit devenir huguenote ou bien catholique. Les années qui viennent imposeront d’énormes responsabilités à qui s’occupe du destin de son pays, et Montaigne est l’ennemi juré de toute responsabilité. Il veut échapper aux décisions. Sage dans une époque de fanatisme, il cherche la retraite et la fuite. » p.60

« Le grand avantage que Montaigne trouve dans les livres est que la lecture, dans sa diversité, aiguise sa faculté de jugement. […] Et c’est pourquoi Montaigne s’habitue à annoter les livres, à en souligner des passages et à inscrire, à la fin, la date à laquelle il les a lus, ou l’impression qu’ils lui ont faite à ce moment-là. » p.71

« La situation en France s’est étrangement modifiée. À la mort du duc d’Anjou, la loi salique fait d’Henri de Navarre (le futur roi Henri IV), époux de la fille de Catherine de Médicis, l’héritier légitime du trône d’Henri III. Mais Henri de Navarre est huguenot et chef du parti huguenot. En cela, il s’oppose à la Cour, qui cherche à opprimer les huguenots, et au château royal, d’où fut donnée, dix ans plus tôt, l’ordre du massacre de la Saint-Barthélemy ; et le parti adverse, celui des Guise, cherche à empêcher l’ordre de succession légitime. » p.116